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Alexandre Galopin
(1879 - 1944)

Gouverneur de la Société Générale de Belgique
 Victime des nazis en représailles de sa ferme attitude patriotique.

Conférence
donnée pour la première fois,
Au Cercle Royal Gaulois le 17 juin 2015
par Pierre de Bonvoisin



Un monsieur de grande taille avec une barbe, un aspect un peu sévère, un regard plein de bienveillance, s'exprimant toujours avec une voix très calme, tel est le souvenir que le petit garçon de sept ans que j'étais quand il est décédé, garde d’Alexandre Galopin qui était mon grand-père maternel.

Tout d'abord, je vais vous dire quelques mots sur sa jeunesse, et ensuite sur son action pendant la première guerre mondiale où, basé à Paris, il avait la supervision de la fabrication des armes légères pour les armées françaises.

Par après, je vous développerai son rôle durant la deuxième guerre mondiale au cours de laquelle il fut l’un des principaux membres de ce que l'Histoire a appelé le Comité Galopin qui organisa la résistance économique à l'occupant nazi. Cela exaspéra Berlin qui donna l'ordre de l'assassiner.

Enfin, je vous préciserai ce qu'il est advenu de ses assassins, de même que le destin du général von Falkenhausen, gouverneur militaire allemand de la Belgique et du nord de la France pendant l’occupation.   

Alexandre Galopin naît en 1879 dans une famille que je qualifierais d’intellectuelle. Son père était professeur de droit à l'université de Liège, faculté de droit dont il fut président avant de devenir ultérieurement recteur de l'université elle-même.   

Alexandre Galopin y obtient son diplôme d’ingénieur civil avec grande distinction. Ensuite il complète sa formation à l'étranger, pendant deux ans, cela à Berlin, à Londres et surtout à Paris.   Par la suite, il revient à Liège où Georges Laloux, administrateur de la Fabrique Nationale d'Armes de Guerre, l’avait remarqué.   

A l'époque, la plupart des pays européens avaient leur usine d'armement, certains avec une idée offensive, d'autres, comme la Belgique, avec une préoccupation défensive. La Fabrique Nationale avait été fondée en 1889 lorsque le Ministère de la Défense Nationale, alors Département de la Guerre, lança un appel d'offres pour l'obtention de 150.000 carabines à répétition.   

Liège était connue depuis longtemps pour ses fusils de chasse de même que pour ses livraisons diverses aux armées. Des armuriers, des industriels, des financiers s'unirent alors pour remporter cet appel d'offres. Et ce fut l'origine de la Fabrique Nationale qui obtint cette commande de 150.000 carabines automatiques à livrer au prix unitaire de 79 francs belges, deux euros, ce qui montre la dépréciation de la monnaie depuis cette époque.   

Georges Laloux proposa à Alexandre Galopin d'entrer à la Fabrique Nationale. Il le remercia et lui fit part de son souhait de commencer comme ouvrier. Laloux lui fit remarquer qu'avec son curriculum vitae il devrait directement rejoindre l'encadrement. Mais la condition ouvrière retenant l'attention de plus d'un tant sur le plan professionnel que personnel, Galopin insista et Laloux accepta.   

Et c'est ainsi qu’Alexandre Galopin passera, non pas quelques semaines, mais ses deux premières années comme ouvrier, travaillant la moitié du temps sur des machines outils, l'autre moitié comme ouvrier au sein du département dessin industriel. Cette expérience va le marquer et le laissera toute sa vie sensible à la condition ouvrière.   

Ensuite, Alexandre Galopin rejoint l'encadrement et, à la veille de la première guerre mondiale, il est directeur de la Fabrique Nationale qui, à cette époque, produit non seulement des armes de chasse, des armes légères de guerre, mais également des motos, des voitures et des camions.   

Je vais m'attarder un moment sur la première guerre mondiale car elle a profondément marqué l'esprit de ceux qui allaient être amenés à assumer des responsabilités significatives au moment de la deuxième guerre mondiale.   

1. Tout d'abord, la barbarie des troupes impériales allemandes qui massacrèrent nombre de civils, surtout en Wallonie, parce que la Wallonie était le chemin le plus court pour atteindre la France. Il y eut des massacres à Tamines, à Dinant où pratiquement un dixième de la population fut massacré, à Namur, à Andenne où de nombreux civils furent fusillés, le plus âgé avait 80 ans, le plus jeune 8 mois. En Flandre, je citerai Aarschot et surtout Louvain où les Allemands incendièrent une partie de la ville, notamment la bibliothèque de l'université.   
Ceci explique en grande partie au début de la deuxième guerre mondiale l'exode massif des Belges vers la France que plus d'un million et demi de réfugiés belges avaient rejoint à l'été 1940. Ces massacres de civils en 1914 furent rapportés par la presse mondiale, principalement par des journalistes américains, ce qui valut à la Belgique d'être connue sous le vocable de « poor little Belgium ».   

2. La Belgique subit au début de la première guerre mondiale non pas une disette mais une véritable famine.   

Elle était traditionnellement déficitaire sur le plan alimentaire, de l'ordre de 30%, et devait donc importer les produits nécessaires. Or, la première chose que firent les Anglais au début de la guerre fut d'établir un blocus des côtes allemandes et des pays occupés. Cette situation amena différentes personnalités belges, tel Emile Francqui, futur gouverneur de la Société Générale de Belgique, et américaines, tel Herbert Hoover, futur président des Etats-Unis, à créer la Commission for Relief in Belgium.   

La CRB, par l'intermédiaire de dons principalement privés, permit à la Belgique de subsister, les Anglais ayant accepté de lever l'embargo pour des denrées alimentaires destinées spécifiquement à la Belgique mais pas à l'Allemagne, déficitaire elle aussi sur le plan alimentaire.   

Ceci était supervisé par des représentants de pays neutres, les Pays­Bas, l'Espagne et jusqu'en 1917, les Etats-Unis. Pour ceux qui aiment les chiffres, j'ajouterai que les importations réalisées durant la guerre par l'entremise du CRB se sont élevées à 3.338.000 tonnes.   

3. On a peu travaillé en Belgique durant la première guerre mondiale. Résultat : les Allemands démontèrent maintes usines pour les remonter en Allemagne et pour nombre de celles qui n'étaient pas démontées, les Allemands emportèrent leurs machines­outils, ce qui handicapa quelque peu la reprise économique en Belgique à la fin des hostilités. De plus, par des mesures coercitives, les Allemands contraignirent de nombreux ouvriers belges à aller travailler en Allemagne.   

Etant donné la nature de ses activités, la Fabrique Nationale refusa de travailler et fut placée sous séquestre. Et ce furent quelque 3.300 de ses machines-outils qui furent expédiées dans les arsenaux allemands.   

Alexandre Galopin rejoignit alors la France. Le gouvernement belge, le gouvernement Broqueville, s'y était installé en Seine-Maritime à Sainte-Adresse. Il attire l'attention du gouvernement français sur la présence d'Alexandre Galopin dans le pays, et ce dernier rencontre Albert Thomas, futur Ministre de l'Armement. Est alors confiée à Alexandre Galopin, un expert extérieur, la supervision des usines d'armement léger en France, de même qu'à partir de 1917, celle de la fabrication des moteurs d'avions. 

A la fin des hostilités, le gouvernement français reconnaissant à Alexandre Galopin, lui proposa de rester en France - ce qu'il déclina -, lui octroya la Légion d'Honneur et lui fit certains présents commémoratifs qui sont toujours dans la famille aujourd'hui.    

Du fait de sa réputation, Alexandre Galopin siégea en tant qu'expert aux côtés des délégués belges lors de négociations relatives au Traité de Versailles et, ultérieurement, dans des conférences internationales, notamment celles de Gênes et de La Haye.   

Il rentra en Belgique, où après avoir été administrateur-délégué de la Fabrique Nationale, il rejoignit la Société Générale de Belgique (SGB) dont il devint Gouverneur au décès d'Emile Francqui en 1935. Il fut nommé régent de la Banque Nationale de Belgique et vice-président de la Banque des Règlements Internationaux à Bâle, qui est la banque centrale des banques centrales. Celle-ci est moins connue aujourd'hui depuis la création de la Banque Centrale Européenne à Francfort.   

Un mot sur la SGB car les plus jeunes ici présents ne savent peut­être pas de quoi il s'agissait puisqu'elle a disparu il y a plus de dix ans, en 2003. Fondée avant la naissance de la Belgique, donc avant 1830, la SGB avait été créée en 1822 sous la période hollandaise. Elle était active, par l'intermédiaire de filiales et sous-filiales, dans tous les domaines de l'activité du pays : la sidérurgie, la métallurgie, les métaux non ferreux, les charbonnages, le verre, la chimie, les transports maritimes, la banque, l'assurance et surtout avait-elle une forte présence au Congo. Quant au terme de Gouverneur, il s'explique par des considérations historiques et comprenait tant la fonction de président du comité de direction que celle de président du conseil d'administration.   

Le milieu des années 30 fut une période troublée et préoccupante alors qu'on sortait tout juste de la crise de 1929. En Belgique tout d'abord : 

Problèmes monétaires avec la dévaluation de 28% du franc belge en 1935 ; problèmes de finances publiques - déjà - avec la création de la dette unifiée à 4% ; problèmes sociaux : à l'arrivée du deuxième gouvernement van Zeeland en 1936, le nombre de chômeurs approche les 500.000 personnes.   

Mais également en Europe, avec le développement de mouvements anti-parlementaires, en Italie avec l'arrivée de Mussolini en 1922 ; en Allemagne avec l'arrivée au pouvoir d'Hitler en 1933 ; en France, en 1935, le Parlement -  l'Assemblée Nationale - doit être protégé par l'armée dont troupes et chars occupent la place de la Concorde.   

En 1936, en violation du Traité de Versailles, c'est la réoccupation de la Ruhr par l'armée allemande. L'armée française aurait souhaité intervenir mais l’abstention des Anglais l’en a dissuadée. On sait aujourd'hui que si l'armée française était intervenue, les Allemands se seraient retirés de la Ruhr. En 1936, c'est aussi le Front Populaire en France et en Espagne, c'est le début de la guerre civile où les Républicains sont aidés par l'URSS et les brigades internationales, alors que Franco est soutenu par l'Allemagne.   

En 1938, année catastrophique avec :   

1.  L'Anschluss, l'intégration de l'Autriche par l'Allemagne comme suite aux convulsions nazies à Vienne.   

2.  Ce que l'Histoire a dénommé La Nuit de Cristal qui fut un pogrom contre les Juifs du Troisième Reich, durant laquelle près de deux cents synagogues furent détruites, quelque 7.500 entreprises exploitées par des Juifs saccagées. Une centaine de Juifs furent assassinés et près de 30.000 d’entre eux furent déportés en camp de concentration.   

3.  Les accords de Munich par lesquels les Anglais et les Français amenèrent la Tchécoslovaquie à céder à l'Allemagne le territoire des Sudètes, peuplé de personnes de langue allemande et revendiqué de ce fait par Hitler. Or, s'il y avait une ligne Maginot en France, de la frontière suisse à Sedan, il y avait l'équivalent d'une ligne Maginot pour protéger la Tchécoslovaquie de l'Allemagne, fortifications situées justement dans le territoire des Sudètes, cédé à l'Allemagne.   

4.  La conférence d’Evian initiée par les Etats-Unis rassemblant nombre de pays jusqu'à l'Australie dans le but d'examiner, comme suite aux lois anti-juives en Allemagne, la possibilité pour les pays participants de favoriser l'immigration de Juifs allemands. Si tous ces pays condamnèrent la politique d'Hitler, aucun ne voulu finalement s’engager à modifier sa réglementation sur l'immigration.   

Bref, on sent qu'on va vers la guerre.   

La Belgique avait adopté depuis 1936 une politique de neutralité, espérant ainsi échapper à une invasion tout comme les Pays-Bas en 1914. De ce fait, elle ne peut envisager d'alliance avec autrui, quoique des conversations se déroulent entre les états-majors français et belge. Le gouvernement belge espère que, dans le pire des cas, si la Belgique est envahie, il pourrait y avoir une répétition de la situation de la première guerre mondiale durant laquelle après l'invasion de la Belgique, le front s'était stabilisé sur l'Yser et le gouvernement belge s'était alors installé en France à Sainte­Adresse.   

En semblable cas, les ministères devraient pouvoir continuer à fonctionner en Belgique. Aussi, le gouvernement décide de conférer, dans cette perspective, des pouvoirs accrus aux Secrétaires généraux des ministères.   

Autre décision : pour éviter que lors d'une invasion allemande, les actifs à l'étranger des sociétés belges ne puissent être confisqués par l'occupant, les conseils d'administration sont autorisés à transférer, du jour au lendemain, le siège social de l'entreprise à l'étranger.   

Enfin, les réserves d'or de la Banque Nationale sont expédiées à l'étranger : un tiers à Londres à la Banque d'Angleterre, un tiers à la Federal Reserve Bank à New-York, un tiers à la Banque de France, pas trop près de la frontière, on ne sait jamais. Cet or est transféré dans les chambres fortes de la Banque de France à Bordeaux et à Libourne.   

Si j'ai le temps, je vous préciserai tout à l’heure comment ces 196 tonnes d'or, après avoir été expédiées au port de Lorient et de là au Sénégal, à Dakar, ensuite à Kayes au Mali, se sont finalement retrouvées, du fait de la lâcheté de Pierre Laval, Premier Ministre du Maréchal Pétain, dans les coffres de la Reichsbank à Berlin où elles ont été en grande partie refondues et utilisées, par l'intermédiaire de la Suisse, pour le financement des dépenses de guerre nazies. A noter que l'attitude de la Banque de France dans cette affaire a toujours été parfaite au contraire de celle de l’Etat français.   

Le 10 mai 1940, c'est l'invasion de la Belgique et la campagne des 18 jours. Le gouvernement quitte la Belgique le 16 mai, d'abord pour Paris, puis pour Poitiers, et ensuite pour Bordeaux où il se trouve au moment de la demande d'armistice du Maréchal Pétain. Le 15 mai veille de son départ, le gouvernement belge souhaite que certaines personnalités en qui il a confiance deviennent les guides moraux de la Belgique. 

Les communications étant dans la confusion qu'on imagine, seulement trois personnes peuvent se rendre à la réunion organisée par Paul-Henri Spaak, Ministre des Affaires Etrangères et Camille Gutt, Ministre des Finances : Alexandre Galopin, Max-Léo Gérard, ancien secrétaire du Roi Albert, ancien Ministre des Finances et Président de la Banque de Bruxelles, et Fernand Collin, Président de la Kredietbank.   

Qu’a-t-il été dit lors de cette réunion pour laquelle il n'y a pas eu de procès-verbal officiel dans le désarroi de ces jours-là ? Max-Léo Gérard en fit cependant un ultérieurement.   

Le gouvernement souhaitant que les ministères continuent à fonctionner, il fut demandé à ces Messieurs présents de continuer à assurer le paiement des salaires et des retraites des fonctionnaires. Pour ce faire, Gutt remit à Alexandre Galopin un bon du Trésor dont le montant était laissé en blanc, le montant dépensé devant être indiqué à la fin des hostilités   

Lors de cette entrevue, Spaak et Gutt admettent qu'il faudra bien travailler et que des concessions pourront être octroyées à l'occupant dans le domaine économique en vue d’assurer la survie de la population. Aucune précision à cet égard n'est donnée, ce qui apparaît évident, étant donné qu'à ce moment là, les conditions de l'occupation de la Belgique ne sont connues ni des industriels ni des ministres.   

Les protagonistes ignorent les évènements ultérieurs. Ils ne savent pas que le gouvernement belge ne pourra pas rester en exil en France en raison de la capitulation rapide de ce pays, ni que la Grande Bretagne restera intraitable tout au long de la guerre à propos du maintien du blocus, ce qui empêchera le ravitaillement humanitaire de la Belgique occupée, comme ce fut le cas au temps de la première guerre mondiale.   

Cette mission de confiance d'ordre général se termina par la réflexion de Spaak « Messieurs, nous vous confions la Belgique », comme l'affirma Fernand Collin en 1946.   

A noter que plusieurs ministres ont, avant leur départ, informé le secrétaire général de leur département de la désignation de ces personnalités qui pouvaient être consultées pour obtenir des avis sur des questions graves.   

Ces trois personnes constituent le noyau de ce qui allait être appelé le Comité Galopin. Comme suite à la demande du gouvernement, il s'élargit de diverses personnalités : Albert-Edouard Janssen, ancien ministre des Finances, président de la Société Belge de Banque, Willy de Munck, président de la Banque de la Société Générale de Belgique, Raymond Vaxelaire, président du Bon Marché, Paul Tschoffen et Emile van Dievoet, tous deux anciens ministres, et Léon Bekaert des Tréfileries de Zwevegem et président de Fabrimétal.   

Le Comité est directement confronté à trois problèmes principaux :   

1. La question alimentaire.   

La Belgique est toujours déficitaire de plus de 30%. Et l'Angleterre précise qu'elle ne lèvera pas l'embargo. Donc c'est à partir de pays occupés par l'Allemagne ou neutres que des importations pourraient être effectuées. Des négociations sont entreprises avec l'Espagne mais elles échouent. Ensuite avec l'URSS qui avait signé en 1939 un pacte de non-agression avec l'Allemagne. L'URSS est d'accord de fournir des denrées alimentaires à la Belgique mais l'Allemagne qui en est informée désire s'assurer que les exportations russes vers la Belgique ne viendront pas en diminution des livraisons russes à l’Allemagne. Ce qui est bien le cas. D'où cette source potentielle disparaît.   

2. La reprise du travail en Belgique.   

Mais il y a l'article 115 du code pénal qui interdit de fournir à l'ennemi « des secours en soldats, argent, vivres, armes et munitions ». Cet article reprend exactement ce qui était déjà dans le code pénal de 1810, à une époque où les hostilités mettaient en ligne des armées à effectifs limités, avec des conséquences plutôt éloignées pour les populations civiles, la guerre n'étant pas alors totale comme en 1940.   

D'éminents juristes sont dès lors consultés, Antoine Ernst de Bunswyck, Secrétaire général du ministère de la Justice, Paul Struye, Paul Veldekens, Raoul Hayoit de Termicourt qui conclurent qu'on se trouvait dans un état de nécessité afin de résoudre le problème du ravitaillement de sept millions de Belges.   

Une première ordonnance des Allemands rendait obligatoire la reprise économique et la remise en marche des installations industrielles, et interdisait les grèves de même que le chômage, qui pouvaient faire l'objet de poursuites pénales.   

Le danger, en cas d’absence de reprise économique, serait que comme en 1914 des usines seraient démontées et expédiées en Allemagne et que les machines-outils d'autres usines suivraient le même chemin. Et que d'autre part des milliers d'ouvriers belges seraient contraints d'aller travailler en Allemagne avec les problèmes moraux et psychologiques qui en découleraient. A cet égard, le 20 juin 1940, les Allemands exigèrent déjà que 15.000 ouvriers mineurs belges soient déportés vers la Ruhr.   

C'est sur cette base que fut élaborée la doctrine du Comité Galopin : on ne fournirait pas à l'ennemi d'armes ni de munitions ; on ne ferait pas d'investissements nouveaux visant à augmenter les capacités de production ; on ne signerait pas d'accords avec des firmes allemandes ; on ne profiterait pas de la pénurie de certains produits pour faire des bénéfices exceptionnels ; dans toute la mesure du possible, on ne licencierait pas du personnel qui, sinon, risquerait d’être déporté en Allemagne. Enfin, pour éviter que les Allemands ne jouent une entreprise contre l'autre, les commandes dirigées vers l'Allemagne en contrepartie de produits alimentaires seraient gérées par les groupements professionnels.   

Quant à la Fabrique Nationale, elle avait expédié un grand nombre de ses machines en France au moment de l'invasion pour éviter qu'elles ne tombent aux mains des Allemands. Mais après la défaite de la France, ces machines furent retrouvées et confisquées par les Allemands.   

Réaction des Allemands au fait qu'on ne fournirait ni armes ni munitions : la mise sous « Kommissarische Verwaltung » c’est-à-dire la nomination par le pouvoir militaire, en exécution de l’Ordonnance générale pour les pays occupés du 20 mai 1940, d’un administrateur provisoire nanti de tous les pouvoirs. Dans le cadre de cette mesure, la direction est officiellement dessaisie de l’administration de la société et de la disposition de ses avoirs sociaux ; les usines sont occupées et poursuivent une activité industrielle totalement en dehors de l’action de l’ancienne direction. Quelle fut la réaction du personnel, cadres, employés, ouvriers ? un profond découragement : la direction belge nous a abandonnés. A noter qu'il fut constaté plus tard que les entreprises sous direction allemande avaient eu une productivité nettement supérieure à celles restées sous contrôle belge. 

3. La question des moyens de paiement.   

La Banque Nationale avait suivi le gouvernement belge en France. De plus, la Banque avait emporté avec elle les billets imprimés mais non utilisés, les devises étrangères mais aussi les matrices utilisées pour la fabrication de nouveaux billets.   

La Société Nationale de Crédit à l'Industrie, le Crédit Communal, l'Office des Chèques Postaux et l'Institut de Réescompte et de Garantie avaient également suivi, laissant les banques sans soutien financier. Or une économie ne peut fonctionner sans une banque centrale qui contrôle la masse monétaire, joue Ie rôIe de chambre de compensation, émet les billets, spécialement dans une économie où les règlements se font principalement en espèces, les ouvriers et les employés étant, à cette époque, payés de cette manière.   

Ce problème se devait d'être résolu rapidement, car l'occupant était en train d'introduire le mark allemand en Belgique dans le but d'incorporer toute l'économie du pays dans la sphère d’influence allemande.   

Aussi est créée la Banque d'Emission qui va émettre des billets de banque, qui ne seront jamais mis en circulation. Car la Banque Nationale rentre au pays et reprend ses fonctions. La Banque d'Emission que les Allemands refusent de voir disparaître devient plutôt le département étranger de la Banque Nationale et principalement le véhicule pour les opérations avec l'Allemagne.

C'est au sein de la Banque d'Emission qu'est établi un compte clearing entre l'Allemagne et la Belgique, où sont enregistrées les opérations de fournitures alimentaires de l'Allemagne à la Belgique et les prestations de la Belgique à l'Allemagne.

Si au début le système fonctionne correctement, l'occupant va ensuite de plus en plus exagérer, demandant, exigeant que des avances soient consenties pour des livraisons futures ou, tout simplement, que des avances pures et simples soient faites. Certaines de ces avances permettent aux Allemands d’acheter des denrées alimentaires pour leurs troupes stationnées en Belgique, ce qui aggrave le problème alimentaire des Belges.

Résultat, à la fin de la guerre se présenta une créance de la Belgique sur l'Allemagne de 64 milliards - quelque 1,6 milliards d'euros - qui ne fut jamais remboursée par l'Allemagne vaincue.

Ceci fit, après la guerre, l'objet d'un débat au Parlement, en juin 1947, avec l'interpellation virulente d'un député communiste. Il lui était facile, dans un Bruxelles libéré des Allemands, de critiquer ce que d'autres avaient été amenés à faire dans la Belgique occupée.

Il lui fut répondu que l'autorité étant passée au pouvoir de l'occupant, il n'y avait pas moyen d'agir autrement et qu'aux Pays-Bas qui avaient subi un régime d'administration non pas militaire comme la Belgique, mais civil, cela leur avait coûté non pas 64 milliards mais l'équivalent de 130 milliards. J'ajouterai qu'en octobre 1942, la Banque d'Emission refusa de payer un montant de 750 millions de francs non justifié par des prestations alimentaires de l'Allemagne. Le 1er novembre, les Allemands exigèrent que ce montant soit liquidé pour le lendemain à 10 heures. Sinon, les régents de la Banque Nationale, les administrateurs de la Banque d'Emission, les membres de la direction de la Banque Nationale et de la Banque d'Emission de même qu'un certain nombre d'employés clefs des deux organismes seraient arrêtés comme otages. Et on sait ce que la notion d'otage signifiait dans l'Allemagne nazie. Les juristes Marcq et de Visscher --- les plus âgés d'entre vous se rappelleront la réputation professionnelle de ces personnalités --- de même que le Secrétaire général du Ministère des Finances, Oscar Plisnier, furent consultés et il fut décidé de payer le montant en question.

Certes, il est regrettable que le compte clearing ait laissé un solde débiteur que l'Allemagne vaincue ne nous remboursa jamais. Certains pays auraient voulu, après la guerre, que l'Allemagne paye des compensations. Les puissances occidentales occupantes -  les Etats-Unis, la Grande Bretagne et la France - le refusèrent, se rappelant les conséquences du Traité de Versailles à cet égard. Ces pays supportaient le rétablissement économique de l'Allemagne et ne désiraient pas, en plus, contribuer à ces compensations, leur but principal étant de rétablir rapidement l'Allemagne dans le cadre de la lutte contre le communisme.

Quant à la dette publique belge, elle augmenta durant la deuxième guerre mondiale. Elle passa de 60 milliards en 1939 à 150 milliards - quelque 3,7 milliards d'euros - en 1944. Ceci s'explique par le fait que selon la Convention de La Haye le pouvoir occupant peut prélever de façon raisonnable sur le territoire occupé ce qui est nécessaire à l'entretien de ses troupes d'occupation, le terme de raisonnable étant laissé à l'appréciation de l'ennemi. A partir d'octobre 1941, cette réquisition qu'on appelait les frais d'occupation s'éleva à 1,5 miliard de francs belges de l'époque par mois, soit quelque 37 millions d'euros.

On a donc dû, en raison de l'état de nécessité, travailler durant l'occupation. Mais on a peu travaillé. Nous avons lu récemment dans nos journaux que l'Union Européenne rencontre aujourd'hui des problèmes de croissance : inférieure à 1%. Et que dans des pays du sud de l'Europe, la situation est critique car le produit national brut est en diminution de 5, 10% voire plus. En Belgique, l’activité industrielle était tombée en 1942 à 60% de ce qu'elle était avant la guerre.

De plus, on a intentionnellement mal travaillé :

-  dans l'industrie charbonnière, essentielle à l'époque où pratiquement tout fonctionnait à partir du charbon, le rendement qui avant la guerre était en moyenne de 750 kilos par ouvrier, était tombé à 550 kilos à la fin de 1943,

- de même dans la sidérurgie qui travailla pendant la guerre à environ 40% de son rythme de production d'avant la guerre. Moins d'un ouvrier - en fait 0,96 - était nécessaire pour fabriquer 100 tonnes d'acier par an avant la guerre, alors qu’il en fallait plus du double, à savoir 2,2 à partir de janvier 1941.

De plus, dans certaines industries où l’on travaillait en plusieurs équipes, des ouvriers défaisaient partiellement la nuit ce que d'autres avaient fait le jour. Le mot d'ordre donné à des cadres de confiance était de travailler lentement.

Une autre technique était de se tromper dans les calculs. Tout était réglementé, pas seulement la nourriture qui faisait l'objet de timbres de ravitaillement. Quand pour une commande déterminée il fallait, par exemple, commander 1950 kilos de cuivre à l'organisation allemande, une petite erreur entraînait des retards conséquents. Au lieu de commander 1.950 kilos de cuivre, on en commandait 1.590. Juste une petite inversion de chiffres.

Ainsi m'a-t-on un jour raconté qu'au moment de quitter la Belgique, les Allemands n'ont pu emmener des locomotives fabriquées dans la région de La Louvière, car on avait oublié de commander les sifflets. 

Au début, le Comité Galopin se réunit très régulièrement étant donné les nombreux problèmes à régler, puis de façon épisodique selon les nécessités.    

Une réunion élargie du Comité fut organisée le 1er avril 1941. Y assistaient exceptionnellement différents magistrats, des économistes, des financiers et un syndicaliste socialiste.      

A titre d’exemple du climat dans lequel la Belgique devait évoluer à cette époque, je citerai ici que le lundi 13 janvier 1941, l’importante société des Usines à Cuivre et à Zinc de Liège avait reçu la visite de deux civils allemands introduits par le Ministère allemand de l’Armement. Questionnés sur les mobiles de leur visite, ils répondirent qu’ils étaient chargés par la Luftwaffe à Berlin de s’assurer de la capacité de production des usines, de l’enlèvement éventuel de certaines machines en vue de leur réinstallation en Allemagne et de la quantité de matières disponibles. De même, la Société Générale des Minerais, la Société des Mines et Fonderies de Zinc de la Vieille Montagne et d’autres furent aussi l’objet de visites similaires de l’occupant. La Vieille Montagne avait notamment été avisée dès le 6 juin 1940 par le capitaine allemand Kuhn que l’usine d’Angleur était « beschlagnahmt » réquisitionnée. J’ajouterai également ici que les Poudreries Réunies de Belgique qui continuaient à fabriquer des explosifs pour les charbonnages, avaient en janvier 1941 refusé de procéder, comme l’avaient demandé les Allemands, au chargement de 180.000 obus de 75 pour un pays inconnu qui cependant ne serait pas l’Allemagne, mais dont la réception serait faite par l’armée allemande. Résultat : le matériel concerné fut réquisitionné par les Allemands et transporté dans les environs du port d’Anvers.

Et c’est en 1941 qu’Alexandre Galopin fit embaucher par les chantiers navals à Hoboken quelque 1.000 ouvriers menacés de déportation en Allemagne, qui s’employèrent alors à défaire ce que leurs camarades d’atelier venaient de faire, comme le précisa M. Raymond Buurmans, Président de la Chambre Syndicale des agents de change de Bruxelles, lors d’une visite à Hoboken en mai 1948. Un des points de la doctrine du Comité Galopin était que, dans toute la mesure du possible, les entreprises, dont le but premier n’était pas de faire des bénéfices, ne devaient pas procéder à des licenciements, mais au contraire engager plus de personnel que de besoin de façon à éviter des déportations vers l’Allemagne.

De la réunion précitée, il ressortit qu'une politique d'abstention de travail était considérée comme exclue car inacceptable pour l'occupant et que l'on serait donc contraint de composer avec les Allemands. Alexandre Galopin y indiqua qu’on devait mener parallèlement une sorte de guérilla contre la politique économique de l’occupant, notamment en travaillant au ralenti.

Quelle fut la taupe ? On ne l'a jamais su avec une certitude avérée. Mais le compte-rendu très arrangé de cette réunion fut publié le 13 avril dans l’hebdomadaire Cassandre dirigé par Paul Colin, collaborateur notoire qui fut assassiné en 1943 par un résistant, Armand Fraiteur qui, rapidement arrêté, fut pendu à Breendonk. Cela amena Alexandre Galopin à être durement interrogé par les Allemands et il faillit être arrêté par la Gestapo ce jour-là comme l’évoque Thierry Grosbois dans son livre sur Pierlot.

A plus d'une occasion, les Allemands firent des menaces à Alexandre Galopin.

Lors d'entretiens que les Allemands eurent avec lui au sujet de la politique économique restrictive de la Société Générale de Belgique, ils le menacèrent de l'envoyer comme prisonnier en Allemagne, comme cela ressort des archives familiales. Dans cette perspective, Alexandre Galopin avait en permanence une petite valise prête avec ses effets personnels.

Pour des personnalités ne répondant pas aux voeux de l'Ordre Nouveau, les Allemands avaient deux camps de prisonniers. L'un en Allemagne, à Buchenwald, pas le tristement célèbre camp de concentration, mais un camp situé juste à côté où les conditions de vie étaient un peu moins pénibles. C'est dans ce camp que se trouvaient Paul Reynaud, ancien Premier Ministre français, Georges Mandel, ancien Ministre de l'Intérieur en France, farouchement antinazi qui avait prôné de continuer la lutte en Bretagne et ensuite, si nécessaire, en Afrique du Nord. C'est là également que se trouvait l'ancien Premier Ministre belge, l’oncle de Spaak, Paul Emile Janson qui d'ailleurs y décéda. L'autre camp était situé à Iter, en Autriche, à la frontière avec l'Allemagne et était sous l'administration du tristement célèbre camp de Dachau situé au nord de Munich.

La situation alimentaire restait toujours problématique en Belgique ce qui décida les Autorités belges, restées au pays, à aller plaider leur cause à Berlin à savoir : le Secrétaire général du Ministère des Finances et Président du Collège des Secrétaires généraux, le Secrétaire général du Ministère de l'Agriculture et du Ravitaillement, le Secrétaire du Ministère des Affaires Economiques et le Gouverneur de la Banque Nationale et Président de la Banque d'Emission. Ce petit groupe partit pour Berlin le 24 mars 1942.

Des visites furent organisées, non auprès des dirigeants politiques de l'Allemagne, mais au Ministère des Finances, au Ministère des Affaires Economiques, à la Reichsbank et au Ministère du Plan. Sur la question alimentaire de la Belgique, la réponse fut que l'Allemagne faisait de très gros efforts du fait de la guerre en URSS et qu'elle ne pouvait rien faire de plus.

Lors de ces entretiens, il fut soulevé que le compte clearing ne devait plus être utilisé à l'avenir pour de simples avances non justifiées par des livraisons de produits alimentaires. A cela, il fut répondu que dans ce cas la réquisition mensuelle d'un milliard et demi de francs belges - quelque 37 millions d'euros - pour l'entretien des troupes allemandes en Belgique serait alors augmentée.

A l'été 1942, le Gouvernement belge à Londres prend ses distances par rapport à la politique du Comité Galopin dont il était pourtant parfaitement au courant, Spaak appelant à une diminution des livraisons à l'Allemagne notamment par l'intermédiaire d'allocutions radiophoniques. Celles-ci donnaient l'impression à Bruxelles qu'il régnait à Londres une réelle incompréhension sur la situation du pays occupé, situation que ceux qui étaient restés sur place, considéraient qu'ils étaient mieux à même de juger.

Galopin, qui avait plus d’une fois marqué son soutien au gouvernement de Londres, disait : Ce qui compte, c’est que nos Alliés ne viennent pas sauver un cimetière. Il nous faut sauver des humains pas des paysages. La Belgique, c’est sa population.
Après la guerre, Hubert Pierlot reconnut d'ailleurs qu'il était peu au courant des problèmes coercitifs dans laquelle la Belgique avait dû évoluer. 

A titre d'exemple, ce fut le cas du colza. Les plus âgés d'entre vous se rappelleront cette jolie couleur jaune des champs de colza dont les Allemands avaient exigé la plantation. Le colza fournissait de l'huile nécessaire pour les troupes allemandes et aussi pour la population belge. « Brûlez le colza », avait ordonné de Londres Radio­Belgique. Cette action de résistance eut été immédiatement brisée par l'occupant avec des agriculteurs arrêtés pour sabotage, certains auraient probablement été exécutés et d'autres envoyés dans des camps en Allemagne. « Plantez le colza », conseillait de son côté le Secrétaire général du Ravitaillement, « une prime vous sera accordée ». Et à la libération, un des premiers actes du gouvernement Pierlot est d'annoncer qu'il paiera aux producteurs de colza les primes promises par le Secrétaire général que celui-ci n'avait pas pu payer. Et ce Secrétaire général, le même gouvernement Pierlot le dénonçait à la Justice.   

Pourquoi cette intervention de Spaak ? On doit se poser la question. Tout d'abord au sein du gouvernement belge à Londres, il y a ceux qui sont plus politiques et ceux qui sont plus pragmatiques. C'est le cas de Camille Gutt qui dans une lettre du 22 février 1941 à Félicien Cattier, vice-gouverneur de la Société Générale de Belgique, résidant à Lisbonne, marque au nom du gouvernement, son accord sur la doctrine du Comité Galopin à des parlementaires belges exilés à Londres : Je leur ai dit très nettement que quand on avait faim, il fallait manger ; que pour manger il fallait acheter de la nourriture ; que quand on n'en avait pas assez à l'intérieur, il fallait l'acheter à l'extérieur ; que pour l'acheter à l'extérieur il fallait des devises ; que pour avoir des devises, il fallait vendre à l'extérieur.   

En fait, l'évolution de la guerre avait pris un nouveau tournant depuis l’entrée en guerre de l'URSS en juin 1941 et des Etats-Unis en décembre de cette même année. Ce que le gouvernement Pierlot souhaitait, par cette intervention à la radio de Londres, c'était restaurer la réputation de la Belgique pour assurer la position du pays dans la perspective de l'après-guerre, à savoir le maintien de l'indépendance de la Belgique et de sa présence au Congo. Ce que le gouvernement avait présent à l’esprit, c’était, durant la première guerre mondiale, la déclaration de Sainte-Adresse de 1916. Par cette déclaration, les Alliés avaient souscrit quatre engagements envers la Belgique pour la fin de la guerre : le rétablissement de son indépendance politique, l’assurance d’une place aux négotiations de paix, l’indemnisation des dommages subis et leur concours pour assurer son relèvement économique et commercial. Un document annexe, daté du 19 avril 1916, concernait l’étendue de ces garanties au Congo.   

Comme l'écrit l'historien Mark Van den Wijngaert dans son livre « L'économie belge sous l’occupation » : Contrairement à Galopin, Pierlot et ses ministres ne se souciaient pas de ce qui serait advenu à la population belge et au potentiel économique, si les industriels et les financiers avaient arrêté l'activité industrielle, contre la volonté expresse de l'occupant. Semblable résistance eut été immédiatement brisée et aurait donné l’occasion à l’occupant de procéder à des déportations massives. Le grand souci du gouvernement à Londres, c'était de mobiliser la Belgique dans le camp allié, afin d'assurer la position du pays dans la perspective de l'après­guerre.    

Pour l'historien Thierry Grosbois, il ressort des papiers de Spaak que le gouvernement désirait, par cette intervention à la radio, restaurer la position politique du pays dans le camp allié.   

Certes, la situation alimentaire de la Belgique préoccupait le gouvernement belge à Londres. Aussi, Gutt avait-il pris sa canne et son chapeau, et s'en était allé rendre visite à Churchill. Il lui exposa la situation de la Belgique, lui demandant de lever le blocus pour alimenter le pays. No way fut la réponse de Churchill qui rétorqua que l'ouverture du blocus durant la première guerre mondiale avait prolongé celle-ci. Cette attitude de Churchill est d'autant plus surprenante que la Grande Bretagne autorisa en 1941 un ravitaillement pour la France de Vichy. Gutt alla alors trouver Roosevelt à Washington qui, avec une certaine bonhomie qu'on lui connaissait parfois, lui répondit qu'il était d'accord, mais que Winston Churchill ne voulait pas en entendre parler.   

En fait, pourquoi le gouvernement Pierlot se trouvait-il face à la tâche difficile de rétablir la réputation de la Belgique vis-à-vis des Alliés ? Ce qu’il réussira à faire progressivement vis­à-vis de Churchill mais pas vis-à-vis de Roosevelt qui imagina d’ailleurs un plan de désintégration de la Belgique au profit d'un nouvel Etat, qui serait appelé Wallonia et placé sous la souveraineté de la Grande-Duchesse Charlotte de Luxembourg qui, elle, était passée à Londres avec son gouvernement.   

Les griefs de Churchill à l'égard de la Belgique étaient de différents ordres. Il y en avait cinq :    

1. Tout d'abord, la politique de neutralité poursuivie par la Belgique depuis 1936, dans l'espoir de ne pas être envahie par l'Allemagne, comme les Pays-Bas qui avaient réussi à échapper à l'envahisseur allemand pendant la première guerre mondiale. Au début, Churchill comprenait mais après l'invasion de la Pologne par les Allemands et la déclaration de guerre de l'Angleterre et de la France, la Belgique aurait dû, disait-il, abandonner cette politique de neutralité et permettre à la France de déployer ses troupes en Belgique le long de la frontière allemande, ce qui aurait permis à la guerre de prendre une autre tournure.   

2. Après avoir quitté la Belgique, le gouvernement belge s’était établi à Paris, puis à Poitiers et enfin à Bordeaux où il se trouvait au moment de la demande d'armistice du Maréchal Pétain. C'est là que la majorité des ministres décida officiellement d'abandonner la lutte. Et Churchill se rappelait que le gouvernement anglais avait mis, à Nantes, à la disposition du gouvernement belge un bombardier dans le but de lui faire gagner l'Angleterre et de continuer la lutte et que Pierlot, le 16 juin 1940, avait refusé de prendre place à son bord. Churchill fera la remarque à Pierlot que, d'autres pays comme la Pologne, les Pays-Bas, la Tchécoslovaquie, la Norvège et le Grand-Duché de Luxembourg étaient, eux, arrivés à Londres avec leur gouvernement dans le but de continuer la lutte. 

Halifax, Ministre des Affaires étrangères de Grande-Bretagne, avait fait savoir qu'il ne permettrait pas que le Congo tombe sous la coupe des Allemands. Des plans furent élaborés : intégration, dominion, direction du Congo depuis Londres ou l'Afrique du Sud à partir du Cap. Aussi, Pierlot désirant préserver le Congo confia depuis la France à la mi-juin 1940 à De Vleeschauwer, Ministre des Colonies, un mandat d'administrateur général, lui délégant tous les pouvoirs exécutifs et législatifs au Congo. Il fut autorisé à quitter la France et à rejoindre Londres, par l'Espagne et le Portugal. A Londres, il fut évidemment bien accueilli, les Anglais réalisant les ressources que le Congo pourrait leur apporter.   

3. Marcel-Henri Jaspar, Ministre de la Santé Publique voulait, quant à lui, continuer la lutte. Dès lors, il quitta un gouvernement beIge défaitiste en France et partit pour Londres. Le gouvernement n’acceptant pas qu'un ministre rompe la solidarité gouvernementale sanctionna Jaspar en l'accusant d'abandon de poste. Ceci n'échappa pas à Churchill.   

4. De même, les pilotes belges partis de leur propre initiative en Grande Bretagne pour continuer le combat sont condamnés par les tribunaux militaires belges pour désertion et vol d'appareils sans que le Ministre de la Défense Nationale n'intervienne.   

Toutes ces décisions malheureuses contribuent à l'affaiblissement du crédit politique et diplomatique du gouvernement Pierlot auprès des Alliés, qui avec indécision avait mis du temps avant de venir s'établir à Londres.   

5.   De Vleeschauwer desire se faire reconnaître, à Londres, comme représentant les autorités officielles de la Belgique, cela avec le soutien de l’ambassadeur de Belgique, Cartier de Marchienne face à Marcel-Henri Jaspar et Camille Huysmans qui avec le support de certains parlementaires belges en Grande Bretagne ont le même souhait.   

Le duo Jaspar-Huysmans cause quelque inquietude au Foreign Office et à De Vleeschauwer du fait que tous deux, anciens ministres, sont des républicains avérés qui ne seraient pas acceptés ni par la communauté belge à Londres, ni par le peuple belge profondément attaché à son Roi. En effet, en ce qui concerne Jaspar, Francis Aveling du Foreign Office avait fait un rapport peu élogieux; quant à Huysmans, il avait, lui, dirigé la deuxième Internationale marxiste et son “cabinet” à Londres comprenait des extrémistes marxistes tel – comme le précise Roger Keyes dans son livre “Un règne brisé Léopold III 1901-1941” – Arthur Gailly qui lors de la sinistre assemblée de Limoges, le samedi 31 mai 1940, réunissant une session des deux chambres du Parlement belge, avait suggéré qu’on instaure une république belge de style soviétique et qu’on éxecute le Roi.   

Il en résulta sur la place de Londres un conflit belgo-belge que le Roi George VI reprochera plus tard à Pierlot, formant le voeu que cela ne se reproduise plus et insistant sur l’union de tous les Belges dans la lutte commune.   

Lorsque Churchill posa à De Vleeschauwer l’inévitable question sur les intentions des autres ministres belges, la réponse fut: “L’activité de la Belgique, pour le moment, c’est moi”, ce à quoi Churchill répondit “Vous êtes un peu mince tout seul.” De Vleeschauwer avait, en fait, envoyé une série de messages à Pierlot et ses collègues les adjurant de le rejoindre à Londres pour continuer le combat. Mais Pierlot apparaissait plutot désemparé après les récents évènements, la decision de mettre fin au combat contre l’Allemagne nazi, la session parlementaire problématique à Limoges, l’opposition des Allemands à revoir en Belgique d’anciens membres du gouvernement belge.   

Finalement, une reunion fut organisée en terrain neutre, au Perthus, à la frontière franco–espagnole avec Pierlot, Spaak et Gutt qui y arrivèrent le 2 août 1940. Lorsque la discussion se termina, après deux heures et demie, De Vleeschauwer avait réussi à convaincre Pierlot et Spaak de le rejoindre à Londres, bientôt. Ce qui n’eut lieu que le 22 octobre 1940, par l’Espagne, neutre mais germanophile, dans le double fond d’une camionnette. Quant à Gutt, il rejoignit rapidement l’Angleterre.   

Comme le relate Jean Stengers dans son livre « Léopold III et le gouvernement », p.124,  le gouvernement belge constitué alors de quatre ministres, Pierlot, Spaak, De Vleeschauwer et Gutt ne débute pas auréolé d’un grand prestige. Les Britanniques sont aimables pour lui, mais ils n’ont pas oublié Bordeaux et Vichy, la période d’abandon. C’est ainsi que le chargé d’affaires britannique Aveling, dans une dépêche du 28 novembre 1940 parle d’ « un gouvernement aussi discrédité que celui de M. Pierlot ».   

Il s'agissait donc pour le gouvernement belge de rétablir la crédibilité de la Belgique, de remonter la pente et ce d’autant plus que Churchill avait un jour déclaré qu'à la fin des hostilités, la carte géographique de l'Europe devrait être repensée, comme elle l'avait été à la chute de Napoléon au Congrès de Vienne, et que les petits pays devraient s'agglomérer dans les grands.   

La campagne de Russie à partir de juin 1941 et surtout à partir de février 1943 après la défaite de l’armée allemande à Stalingrad, amène Goebels, le 18 février 1943, au Palais des Sports à Berlin devant une audience électrisée de 14.000 personnes, à inciter à une mobilisation économique intégrale en faveur de l'effort de guerre. Ceci devait être également d'application pour les économies des pays occupés.   

Les Allemands n'ont pas à se plaindre des Pays-Bas gouvernés par un SS  d’origine autrichienne, Seyss Inquart qui fut condamné à mort lors du procès de Nuremberg. A cet égard, la Belgique a eu la chance relative d'être dirigée par Alexander von Falkenhausen, un général de la Wehrmacht qui contrairement à la SS, avait sa culture, ses traditions et son respect des lois de la guerre codifiées par la convention de Genève, tout du moins au début de la guerre en Europe occidentale, mais pas dans les pays de l'Europe orientale. Originaire d’une famille aristocratique de Prusse, von Falkenhausen naquit en 1878 dans une famille de militaires. Son oncle Ludwig von Falkenhausen avait été gouverneur militaire de la Belgique de mai 1917 à novembre 1918. Ayant commencé une carrière militaire, il fut affecté, durant la première guerre mondiale à un régiment d’infanterie en Belgique dans les Flandres. Dans les années 30, il devint conseiller militaire de Chiang Kai-shek dans le cadre de la guerre sino-japonaise, fonction qu’il dut abandonner quand l’Allemagne s’allia au Japon.   

Les Allemands n'ont pas à se plaindre de la France où l'esprit de collaboration a été défini lors de la rencontre du Maréchal Pétain avec Hitler à Montoire, en octobre 1940. En effet, en France il existe non seulement un Ministère de la collaboration, mais également la LVF, la légion des volontaires français qui rassemble des Français allant se battre aux côtés des Allemands sur le front de l'Est, de même que la Milice qui consiste en une police de Français traquant les Juifs et combattant les résistants français.   

Les Allemands sont mécontents de ne pas pouvoir obtenir davantage de la Belgique sur le plan économique. Ceci n'échappe pas à Berlin où, finalement, l'ordre est donné par Himmler de supprimer Alexandre Galopin. Cet ordre est passé à Richard Jungclaus, le chef de la SS pour la Belgique et le Nord de la France, qui contacte le mouvement belge De Vlag.   

De Vlag fut fondé en 1936 comme mouvement culturel du VNV (het Vlaams Nationaal Verbond), qui était un mouvement politique collaborateur. Déjà avant la guerre, il recevait un soutien financier de l'Allemagne nazie et avait des contacts avec l'Abwehr, les services secrets allemands. De Vlag, soutenu par les Allemands, avait créé pour protéger ses adeptes une milice privée dont l'homme clef était Verbelen, un Belge membre de la SS qui avait donc juré fidélité à Hitler.   

En leur signalant qu'une action de représailles allait être menée, Verbelen rassembla quatre Belges de la milice : Van Doren, le chef de l'expédition, Donvil, De Rijck et Purser. La SS et la Wehrmacht ne s'entendant pas bien, Verbelen indiqua à ses hommes qu'ils ne devraient pas porter leurs uniformes SS ce soir là mais se présenter habillés en civil.   

Et le 28 février 1944 vers 20h30, on sonne à la porte du 30 boulevard Saint Michel à Bruxelles, résidence du Gouverneur Galopin.  Police allemande est ce qui résonne derrière la porte. Quand ceci est rapporté à Alexandre Galopin, il réalise ce qui se trame et dit à son épouse ils viennent me chercher, sous-entendu pour m'emmener comme prisonnier en Allemagne.   

Les SS demandèrent à Alexandre Galopin s’il était Max-Léo Gérard. Devant sa réponse négative, ils lui demandèrent s'il était Alexandre Galopin. A sa réponse positive, Donvil tira à bout portant deux coups de revolver et son arme s'enraya. Il appela alors à sa rescousse Van Doren qui, dehors, faisait le guet pour s'assurer qu'une patrouille allemande n'apparaissait pas et, lui, tira deux autres balles. Ensuite, ils disparurent tous les quatre. 

Il faut réaliser ce qu'était l'atmosphère en février 1944, époque où régnait le couvre-feu, pour comprendre que des médecins contactés déclinèrent de venir de nuit. 

Enfin, avec près d'une heure et demie de retard arriva une ambulance de la clinique Sainte Elisabeth, avenue De Fré où exsangue, Alexandre Galopin décéda durant la nuit.   

Comme le déclara ultérieurement Antoon Van Dyck, également membre de De Vlag, devant un Conseil de Guerre, Verbelen fit rapport, le 1er mars 1944, à Richard Jungclaus, chef de la SS pour la Belgique et le Nord de la France, qui lui exprima ses félicitations. L’action du 28 février 1944 avait été connue à l’avance de Jungclaus et approuvée par lui. Et le 2 mars 1944, Jungclaus en informa, par un télégramme codé, Himmler qui lui manifesta « toute sa satisfaction au sujet de l’assassinat de M. Galopin ».    

La même nuit, un deuxième commando dirigé par Verbelen alla ouvrir le feu au commissariat de Forest, sous prétexte que la police de Forest avait trempé dans des attentats contre des membres de la SS, eux-mêmes anciens membres de la police de Forest.   

Ensuite ce commando se rendit au café Le Muscadin, situé rue de l'Evêque, près de la place de Brouckère à Bruxelles où de même ils tirèrent sur des occupants sous prétexte que ce café était un lieu de rencontre de résistants.   

Réaction des Allemands le lendemain : Bruxelles devient un Chicago by night aussi faudrait-il qu'il y ait une meilleure coordination entre les polices belge et allemande.   

Quinze jours plus tard, le 16 mars 1944, Gérard Galopin, 31 ans, ingénieur chez Cockerill et neveu d'Alexandre Galopin est abattu sur le pas de sa porte en rentrant chez lui à Liège. Les assassins n'ont jamais été ni retrouvés ni même identifiés.   

Le débarquement allié en Normandie, en juin 1944, donne lieu à une rapide retraite des troupes allemandes et Bruxelles, en liesse, est libérée début septembre. Le gouvernement belge de Londres rentre à Bruxelles où il est accueilli avec froideur par la population. La réaction des habitants fut : vous étiez à l'étranger, vous n'avez pas connu l'occupation, les réquisitions, les exactions, les arrestations, les exécutions.   

Le gouvernement s'attaque à différentes priorités : la question alimentaire, le problème du maintien de l'ordre, la création de la Sécurité sociale, la ponction de la masse monétaire connue sous le nom d’opération Gutt, et le problème de l'épuration.   

1. Conscient du problème alimentaire en Belgique, le gouvernement de Londres avait, avec clairvoyance, fait des commandes de denrées alimentaires, notamment du blé et de la viande, au Canada, en Argentine et au Congo. Mais il fallait des navires pour les transporter. Or la flotte belge avait été soit détruite, soit réquisitionnée. Une demande fut adressée aux Alliés pour obtenir l'utilisation de navires mais celle-ci fut déclinée, les navires alliés étant tous utilisés pour l'approvisionnement des troupes sur le front. En conséquence sur le plan alimentaire, l'hiver 44 - 45, qui fut très rigoureux, fut très pénible pour la population.   

2. Une autre préoccupation pour le gouvernement fut celui du maintien de l'ordre. Ce n'était pas la première fois qu'on constatait qu'une population soumise aux affres d'une guerre et d'une occupation, souhaitait faire table rase des institutions et voulait un changement de régime constitutionnel, social, économique.   

On se rappelait ce qui était arrivé dans la Russie tsariste en 1917. De même en Allemagne, en 1918, avec le mouvement Spartakiste. Egalement en France, en 1871, après la défaite de la France devant l'Allemagne avec ce que l'histoire retient sous le nom de la Commune. 

D'où un mouvement révolutionnaire pouvait-il venir en Belgique ? Des mouvements de résistance dirigés par des communistes. Or, si les mouvements de résistance avaient été faiblement armés durant les années de guerre, ce fut l'inverse dans les semaines précédant le débarquement.   

Aussi, le gouvernement rentrant à Bruxelles souhaita le désarmement de la Résistance et précisa que la détention d'armes était sujette à autorisation. Il pria les mouvements de résistance de remettre armes et munitions aux arsenaux de l'Etat. Les résistants étaient invités à rejoindre l'armée ou la gendarmerie. Nombre de mouvements obtempérèrent mais pas tous. A l'examen, on s'aperçut que ceux qui n'avaient pas suivi les instructions de l'Etat étaient ceux dirigés par des communistes. Un second ultimatum fut émis sans que celui-ci fût suivi. Ceci préoccupa les Alliés, la logistique des armées étant étirée au maximum. En effet, il ne fallait pas que des troubles affectent le territoire belge, handicapant les lignes de communication entre la Normandie et les troupes au front, qui s'effectuaient principalement par la route et non par chemin de fer, nombre de ponts ayant été détruits. Le port d'Anvers tomba, grâce à la résistance belge, pratiquement intact mais ne put être remis en service qu'en décembre 1944.    

Aussi les Alliés, cette fois, enjoignirent-ils aux mouvements de résistance belge de remettre aux autorités armes et munitions. Sinon précisèrent les Britanniques, nous viendrons nous-mêmes vous désarmer. D'où ces mouvements obtempérèrent. Ceci amena la démission des trois ministres communistes du gouvernement Pierlot.   

La même situation se présenta en Grèce. Il en résulta une guerre civile qui ne se termina qu'en 1949 et entraîna la mort de quelque 150.000 Grecs et le départ de quelque 100.000 personnes vers les pays communistes voisins, la Bulgarie et la Roumanie.   

Si la Résistance en France, fortement sous l'égide des communistes, n'a pas tenté de profiter de la vacance du pouvoir en 1944, c'était - ce qui semble surprenant - sur ordre de Staline comme l'indiqua Maurice Thorez, Secrétaire général du parti communiste français, Staline ne souhaitant pas que les Alliés rencontrent trop de difficultés sur le front occidental. Car, pensait Staline, cela pourrait les inciter à conclure une paix séparée avec l’Allemagne - comme les Russes l'avaient fait en 1918 lors du traité de Brest-Litovsk -  dont toutes les armées pourraient alors se retourner contre l'URSS.   

3. Le gouvernement institua la Sécurite Sociale, élaborée à Londres, dans le but de créer une certaine solidarité au sein de la société.   

4. Du fait des réquisitions de l'occupant, la masse monétaire avait considérablement augmenté. C’était le signe qu'une inflation significative était en germe pour les années à venir. Ce fut l'opération Gutt qui fut un succès pour l'avenir monétaire de la Belgique.   

La France se trouvait avec le même problème. Mais de Gaulle choisit comme ministre des Finances, non pas Mendès France, qui était en faveur d'une opération Gutt, mais Pleven qui y était opposé. Ceci explique, en grande partie, les dévaluations successives qui ont affecté le franc français dans les années d'après-guerre.   

5. Enfin le problème de l'épuration qui concerne ceux qui ont collaboré avec l'ennemi.   

Tout d'abord, il y avait ceux qui avaient porté l'uniforme allemand, tel Verbelen.  Ensuite ceux, tel Prosper Dezitter, qui avaient collaboré avec l'ennemi par délation l'informant sur des résistants, sur des Juifs, sur l'endroit où se cachaient des aviateurs alliés dont l'avion avait été abattu.   

Etaient également visés ceux qui avaient voulu influencer les Belges à se rallier à l'ordre nazi, à l'Ordre Nouveau, tels des journalistes stipendiés par l'occupant. 

Enfin, il y avait ceux qui avaient aidé économiquement l'ennemi. Le fameux article 115 du code pénal. Mais il faut faire une distinction entre la fermière qui a donné un verre d'eau à un soldat allemand venu frapper à sa porte, et l'industriel qui, ayant fait des accords de coopération avec l'ennemi, avait augmenté ses capacités de production pour le servir plus amplement et en tirer profit.   

Or, le gouvernement Pierlot ne donne aucune directive au pouvoir judiciaire. Ceci explique que plus de 200.000 dossiers sont ouverts pour faits de collaboration, ce qui apparaîtra excessif.    

Ce manque de directives est critiqué par certains, dont Henri Bribosia, Bâtonnier de Namur, qui rappelle qu'après la première guerre mondiale le Ministre de la Justice, Emile Vandervelde, avait donné en 1919 des directives au pouvoir judiciaire, non quant aux personnes à poursuivre étant donné le principe de la séparation des pouvoirs, mais bien quant à la nature des poursuites à envisager.   

Dans le cadre de ces poursuites pour collaboration sur le plan économique, certains de ceux qui étaient poursuivis invoquent l'encouragement du gouvernement Pierlot en France, en 1940, pour une reprise économique en Belgique du fait que le Ministre des Affaires Economiques de l'époque accordait des documents ainsi libellés : « Le soussigné, … Ministre des Affaires économiques, a l'honneur de prier les Autorités allemandes de vouloir faciliter le retour en Belgique de M.X. La présence de Monsieur X est de nature à activer la reprise économique dans notre pays ».   

D'autres invoquent le mandat gouvernemental donné au Comité Galopin.  D'autres mettent en avant que le gouvernement à Londres était au courant de la politique économique poursuivie par le Comité Galopin et qu'il l'avait approuvée tacitement.   

Dans ce contexte, on s’attend à ce que Pierlot donne des précisions sur le mandat gouvernemental du 15 mai 1940 et sur la politique économique émanant de Londres. Or Pierlot se tait, ce qui en surprend plus d’un, l’opinion publique ne comprenant pas le silence de Pierlot. Ceci amène Le Soir à publier, le 14 novembre 1944, un article sévère intitulé « Les silences de M. Pierlot».  

Pierlot et Spaak minimisent alors au Parlement la mission de confiance du 15 mai 1940, précisant que la question de l'emploi n'a pas été soulevée et que le gouvernement de Londres n'a pas reçu d'information provenant d'Alexandre Galopin. Cette dernière affirmation, écrit Thierry Grosbois dans son livre « Pierlot 1930 – 1950 » (p.265), constitue un grave mensonge inspiré par la Raison d'Etat. Dans ses mémoires, Max-Léo Gérard précise : J'affirme de la façon la plus catégorique - comme cela est appuyé de documents et comme je l'ai déclaré à plusieurs reprises en déposant sous serment devant des conseils de guerre ou devant la cour militaire - que M. Spaak et M. Gutt nous ont positivement donné à nous, c'est-à-dire à M. Galopin, à M. Collin et à moi-même, le 15 mai 1940, le mandat d'être « les guides moraux du pays sous l'Occupation », suivant leur propre expression, et de donner à la population les directions dont elle aurait besoin, notamment en ce qui concerne le travail industriel.   

Là-dessus, les membres de base du Comité Galopin, Gaston Blaise remplaçant Galopin, Max-Léo Gérard et Fernand Collin rédigent un mémorandum, appelé le « Livre Bleu » rappelant l'entrevue du 15 mai 1940 et la politique économique qui s'ensuivit et l'adresse au gouvernement. Ce Livre Bleu connaît alors une large diffusion dans le public.   

De plus, ces membres communiquent discrètement au pouvoir judiciaire un volumineux dossier contenant des témoignages incontestables, notamment sur les relations entre le Gouvernement belge à Londres et Alexandre Galopin.   

Cette controverse trouva son épilogue quand La Libre Belgique publia, le 15 décembre 1946, ce qu'on a appelé les Documents de Lisbonne. Lisbonne, capitale du Portugal, pays neutre comme l'Espagne, mais contrairement à celle-ci, pays anglophile où séjournait Félicien Cattier, vice-gouverneur honoraire de la Société Générale de Belgique.   

Il y décède et dans sa succession on trouve des échanges de lettres adressées par Gutt et Spaak au printemps 1941, via l'ambassade de Belgique à Lisbonne, lettres dont certaines furent relayées à Alexandre Galopin. De ces lettres, il ressortait clairement que de Londres, le gouvernement avait explicitement approuvé la politique du Comité Galopin.   

Quant à Mark Van den Wijngaert, il écrit dans son livre « L'économie belge sous l'occupation » (p.129) : Il est remarquable que Spaak --- Spaak avait été plus catégorique que Pierlot dans ce débat au Parlement sur le contenu de la mission de confiance du 15 mai 1940 tandis que Gutt, lui, se taisait réalisant que ses deux collègues de Londres transformaient la réalité --- ait politiquement survécu à ces révélations. Qu'un ministre en fonction eût sciemment menti au Parlement, n'était manifestement pas une raison suffisante pour ne plus lui faire confiance. Il faut croire que la notion de tolérance, dans la politique belge, était alors particulièrement large !    

A noter que durant la guerre, Alexandre Galopin a reçu à différentes reprises la visite d'émissaires du gouvernement belge à Londres. Ils étaient parachutés généralement dans la région de Louvain. Ils arrivaient à la tombée de la nuit boulevard Saint Michel, passaient plusieurs heures avec Alexandre Galopin et puis, pris en charge par la Résistance, ils repartaient pour Londres, par la France et l’Espagne comme il ressort des archives familiales. Archives familiales où se trouve une note manuscrite de Marthe Galopin, une des filles du Gouverneur, qui, sans savoir qui étaient les visiteurs de son père, relate avoir constaté que ces émissaires n’étaient pas rasés et portaient des vêtements fripés.   

Dans un autre ordre d'idées, je citerai la mission de De Kinder, beau­frère de Pierlot. Parti de Grande-Bretagne, il est parachuté fin 1943 dans le nord de la France. Il est chargé de remettre une lettre signée par tous les ministres au Roi Léopold III, cela par l'intermédiaire du cardinal Van Roey. La mission de De Kinder avait été préparée, en Belgique, par le service de renseignements Clarence. Dans les missives échangées par Clarence avec Londres, les noms des personnes n'étaient évidemment mentionnés que par des codes. Et le nom de code pour Alexandre Galopin, était soit Arthur, soit Madeleine. Et au cours de sa mission, De Kinder rencontra Alexandre Galopin.    

Le gouvernement Pierlot tombe et lui succède le gouvernement Van Acker. Député socialiste de Bruges, il avait passé toute la guerre en Belgique et avait, quant à lui, une vue plus réaliste sur la politique de présence menée par les industriels. 

Van Acker interpréta l'article 115 du Code pénal dans le sens que Galopin et ses collègues lui avaient donné pendant l'occupation, ce qui aboutit à l'arrêté-loi du 25 mai 1945. D'après celui-ci, seuls seraient poursuivis les industriels qui ne s'étaient pas tenus aux règles de conduite établies par le Comité Galopin.   

La politique suivie par le Comité Galopin se trouvait ainsi entérinée par le pouvoir législatif. A noter que la doctrine Galopin avait été relativement bien suivie dans les secteurs-clés de l'économie comme les mines, la sidérurgie, la métallurgie. Mais on ne peut en dire autant dans les secteurs construction et surtout textile.   

Le Premier Ministre Van Acker rendit hommage à Alexandre Galopin, le 26 juillet 1945, à la Chambre en disant qu'il a payé de sa vie son attitude patriotique.   

Et en avril 1948, le gouvernement catholique-socialiste présidé par P.H. Spaak octroie à Alexandre Galopin, à titre posthume, la distinction honorifique de Grand Officier de l'Ordre de la Couronne avec rubans à liserés d'or. De même que lui fut attribuée la Croix civique de première classe 1940-1945 pour services rendus au pays.   

Quant au pouvoir judiciaire, il lui rendit hommage également lors du procès, en 1947, à l'encontre des assassins d'Alexandre Galopin en déclarant dans le jugement que la personnalité de la victime (Alexandre Galopin) a suscité la haine des suppôts de l'ennemi en raison des grands services que cette personnalité a rendus à notre pays.   

J’ajouterai ici qu’indépendamment de sa résistance économique à l’occupant, la Société Générale de Belgique a, durant l’occupation, contribué à diverses activités caritatives, financé certains mouvements de résistance et des organisations syndicales, et aidé financièrement des personnes ostracisées par les nazis : des Juifs, des professeurs de l’Université libre de Bruxelles fermée par les Allemands, des fonctionnaires destitués par l’ennemi, des familles de militaires combattant en Angleterre… A noter que l'assistance aux mouvements de résistance, effectuée à la demande du gouvernement belge à Londres, s'est élevée à 26.170.000 francs belges, le financement ayant été procuré par neuf sociétés charbonnières de la Générale. Ces activités avaient été confiées par Alexandre Galopin à Gaston Blaise, alors vice-gouverneur, qui allait devenir gouverneur au décès de Galopin. Je mentionnerai également que dans le cadre de condamnations sévères de résistants, Alexandre Galopin rendit plusieurs fois visite à l’amie belge de von Falkenhausen en lui demandant d’intercéder auprès de lui pour sa clémence.   

Pour terminer, je vais vous dire ce qu'il est advenu de Verbelen et des quatre assassins, de même que du destin de von Falkenhausen, général allemand, commandant militaire de la Belgique et du nord de la France. Après l’assassinat du Gouverneur Galopin, la justice belge ouvrit une enquête dont elle fut rapidement dessaisie par les Allemands qui confisquèrent le dossier. Mais dès la libération de Bruxelles en septembre 1944, l’enquête reprit, nombre de pièces importantes ayant pu être mises en lieu sûr. 

Donvil a été rapidement appréhendé et a décrit comment s’était déroulée cette nuit tragique du 28 février 1944 et sa préparation. De Rijck a été tué avant la fin des hostilités. Fuster, je retiens, a été retrouvé durant les années 50 travaillant comme garçon de ferme en France. Quant à Van Doren, le chef de l'expédition, il s'était réfugié en Autriche.   

En 1966, l'Autriche décide un contrôle systématique des étrangers vivant sur son territoire. Aussi Van Doren qui est enregistré comme belge, sous le nom de Van Look s'adresse à la chancellerie de l'ambassade de Belgique à Vienne pour obtenir un passeport.   

Or, le véritable Van Look dont Van Doren avait la carte d'identité avait été tué en 1940 dans un bombardement. Van Doren tablait sur le fait qu'après la guerre avec les bombardements, les incendies, les délabrements, sa supercherie ne serait pas découverte. Il se trompait.   

La Belgique demanda son extradition à laquelle elle renonça pourtant ultérieurement pour des raisons de subtilité juridique.   

Quant à Verbelen, à la suite de la déroute allemande, il se réfugia, lui aussi, en Autriche. Il fut condamné à mort par contumace en 1947 par les tribunaux belges et l'Autriche refusa de l'extrader. Pourquoi ?   

Vienne, en partie détruite, était divisée en quatre zones d'occupation, une américaine, une soviétique, une anglaise et une française. Les plus âgés d'entre vous se rappelleront ce film - Le Troisième Homme - tourné en 1948 avec Orson Wells qui avec son célèbre refrain joué à la cithare a fait le tour du monde et qui dépeint la Vienne des années d'après guerre, Vienne qui devint la capitale européenne de l'espionnage.   

Or, on ne devient pas espion du jour au lendemain. On ne demande pas à un boy du Texas ou de Californie d'aller à Vienne et de jouer le rôle d'espion. Pour ce faire, il faut souvent avoir eu des activités qui vous ont conduit à forger des réseaux et à développer des liens variés avec des personnes parfois véreuses, et être au courant de secrets parfois suspects.   

C'est tout le portrait de Verbelen qui travailla pour les services secrets anglais, ce qui fit l'objet d'une communication au Congrès à Washington.  Il travailla également pour les services secrets américains qui commençèrent par le nier. Jusqu'au jour où, à la suite d’une enquête du Département de la Justice américain, ils le confirmèrent, disant qu'ils ne savaient pas que Verbelen était un ancien SS qui avait autant de sang sur les mains.   

En fait, Verbelen que j'ai rencontré à Vienne en février 1987 et que j'ai pu interviewer pendant trois heures, voulant faire la lumière sur les circonstances entourant l'assassinat de mon grand-père, m'a bien confirmé qu'il avait travaillé pour les services secrets américains. Et que ceux-ci lui en avaient été très reconnaissants car, ayant appris un vilain coup que les Russes se proposaient de perpétrer, il avait pu en prévenir les Américains qui le firent échouer.   

Et certains pensent que c'est la pression de ces services secrets sur les autorités viennoises qui a fait échouer en 1947 la demande de l'extradition de Verbelen vers la Belgique.   

De toute façon, Verbelen avait des amis bien placés à Vienne. En effet, en 1958, il fait une demande pour acquérir la nationalité autrichienne. Or, selon la loi autrichienne, toute demande de naturalisation doit être accompagnée d'une preuve que le requérant n'a été condamné nulle part pour crimes de guerre. De même doit-il produire un certificat de bonne vie et moeurs et subir une enquête policière. Et malgré sa condamnation en Belgique, Verbelen devint citoyen autrichien le 2 juin 1959. Or, un simple coup de téléphone à l'ambassade de Belgique à Vienne aurait suffi à empêcher sa naturalisation. 

A noter, qu'en 1962, suite à l'intervention de l'Union Internationale de la Résistance et de la Déportation, Verbelen sera jugé par une Cour d'assises à Vienne. Il y est acquitté du fait que les crimes qu'il avait commis, l'avaient été sur ordre. Il faut se rappeler que l'Allemagne et l'Autriche étaient dans le même camp durant la deuxième guerre mondiale.  

Cet acquittement provoque une indignation dans nombre de pays, bien entendu en Belgique où l'ambassade d'Autriche doit même être protégée par la police. Finalement, Verbelen est décédé paisiblement dans son lit à Vienne en 1990.   

Quant à von Falkenhausen, après l'attentat manqué en juillet 1944 contre Hitler, l'opération Stauffenberg, il fut rappelé à Berlin, ceci s'inscrivant dans le pouvoir grandissant de la police politique en Allemagne qui dépendait de Himmler, la Gestapo et le SD, le Sicherheitsdienst qui constitue les services secrets de la SS.    

Von Falkenhausen fut remplacé par Josef Grohé qui, en arrivant en Belgique, déclara qu'on allait y faire un bain de sang. Il n'en n'eut pas le temps, Bruxelles ayant été libéré début septembre 1944.   

A la frontière belgo-allemande, von Falkenhausen fut arrêté par les Allemands et envoyé dans ce camp pour personnalités à Buchenwald. Il survécut à la guerre. Prisonnier de guerre des Américains, il fut renvoyé en Belgique pour y être jugé. Il fut condamné à douze ans de travaux forcés, malgré son âge de 71 ans. Le principal acte d'accusation était d’avoir fait exécuter des otages belges pris pour l'assassinat de collaborateurs belges par des résistants belges.   

Après sa condamnation, la sentence rigoureuse ne fut pas appliquée et il fut renvoyé en Allemagne où il s'établit à Nassau, près de Wiesbaden. Et en passant la frontière, se rappelant la formule de Scipion l'Africain, le vainqueur des guerres puniques entre Rome et Carthage, il écrivit dans le livre de la douane belge : Ingrate Belgique, tu n'auras pas mes os.   

Devenu veuf en 1950, il se remaria en 1960 avec une Belge de 28 ans sa cadette, Cécile Vent qui, durant la guerre, était membre de la Résistance belge. 

Ceci pouvait peut-être annoncer le prélude à une certaine réconciliation entre la Belgique et l'Allemagne. 
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